Dans le regard du Loup … Les trois enfants commencent à apercevoir les cadavres des gens qui ont tenté  de s’enfuir devant l’incendie. Les carcasses d’animaux calcinées allongées en cercle  leur cachent l’horrible spectacle. Tous trois éclatent en sanglot en voyant les corps  empilés les uns sur les autres, les plus grands recouvrant les plus petits. Le grand  nombre de cadavres calcinés leur montre bien qu’il n’y a que peu de survivants ou  pas du tout. Tomykh réussit à refouler ses sanglots pour dire à ses compagnons qui hurlent  leur douleur : « Venez avec moi, venez ! », leur crie-t-il. Les trois enfants désespérés avancent un peu plus loin, tout près de l’endroit où ils ont salué les adultes le matin où ils partaient, joyeux et sans aucun souci, pour ce  qu’ils croyaient être une journée de jeux et d’aventures entre amis. Ils descendent de cheval et s’agenouillent en un cercle, se tenant par le cou et  laissant aller leur souffrance en sanglots incontrôlables. Tomykh ne peut pas croire  que le lieu où il a passé son enfance soit dévasté à ce point. Une douleur atroce lui  serre la poitrine. Ils ne savent pas combien de temps ils restent là, prosternés vers ce sol recouvert  de cendres où leurs larmes forment des petits cercles noirs qui s’estompent aussitôt.  Les pauvres enfants n’ont même plus la force de garder les bras relevés autour de  leurs épaules, ils se tiennent par la main, accroupis dans la cendre encore chaude de leur univers d’enfants. Au-dessus d’eux, une dizaine de corbeaux volent en cercles, croassant de colère. Les amis restent longtemps ainsi, au même endroit. Tomykh a vu des choses que  Célestine et Victor n’ont pas remarquées. Les cadavres dont le visage est visible ont  d’horribles trous vides ensanglantés à la place des yeux. Il sait que les corbeaux sont  venus après l’incendie. Une haine sourde monte en lui et enveloppe un peu sa  souffrance. Il relève les yeux et regarde les oiseaux qui planent très haut dans le ciel « Venez, nous avons des choses à faire ! — Quoi ? Que pouvons-nous faire ? Il n’y a rien à faire ! », s’exclame Victor. Victor tient sa sœur contre lui. Célestine ne pleure plus, elle semble perdue, elle a  les yeux de quelqu’un qui est en transe. Tomykh sent qu’il doit amener ses amis le  plus loin possible de cet endroit. Un souvenir fait surface dans son esprit. « Conduis ta meute vers la montagne Blanche !  — Venez, montons nos chevaux, tout de suite ! Sa voix s’est faite autoritaire,  presque dure. Quelques secondes plus tard, ils se dirigent vers ce qui reste de la  ferme des parents de Tomykh. La maison n’est pas complètement brûlée, la partie  avant du toit est écrasée, mais le mur arrière est encore debout. Le tout est un  enchevêtrement de poutres calcinées. — Allez emplir vos gourdes au puits et puisez de l’eau pour faire boire les  animaux. Il faut que je trouve quelque chose », ordonne-t-il. Célestine et Victor agissent comme des somnambules, ils ne démontrent aucune  émotion. Ils s’acquittent de leurs tâches sans dire un mot. Le choc de la mort de leurs  parents les a laissés dans un vide douloureux. Le frère et la sœur sont à donner à boire à leurs montures quand Tomykh émerge  des ruines de sa maison. Il tient un arc à la main et s’avance vers ses amis d’une  démarche décidée. Il laisse un petit nuage de cendre derrière lui à chaque pas. Il  lève l’arc en arrivant près d’eux. « C’est un arc que le capitaine Grédi a fabriqué spécialement pour moi, dit-il  fièrement. Il en a fait un semblable pour Jiulian en même temps. Il l’a fait assez grand  pour un adulte, car il a dit que Jiulian et moi étions aussi habiles que les adultes. — As-tu des flèches ? », demande Victor. Tomykh reste bouche bée devant le commentaire de Victor. Il regarde son arc et  son ami à tour de rôle. Un sourire timide se dessine sur les lèvres des deux garçons. « Des flèches ? Des flèches, bof, on en fabriquera, c’est tout !  Nous devons sortir  de cet enfer tout de suite, ajoute Tomykh. Nos chevaux ont bu, allons-nous-en d’ici.  Venez avec moi, nous allons fouiller les ruines de quelques maisons avant de partir,  pour trouver des choses qui pourraient nous être utiles, comme des couvertures, des  haches ou même des flèches. » Ils ne montrent aucune résistance à la suggestion de Tomykh. Pour eux, c’est un ordre auquel ils sont heureux d’obéir. Le jeune loup a sa petite meute bien en mains. QUARTIDI 4 Vers la montagne blanche Célestine, Victor et Tomykh repartent vers le nord-ouest après avoir fouillé les ruines  de quelques maisons qui n’ont pas complètement brûlé. Ils récupèrent des  couvertures qui sentent la fumée, mais ils n’ont pas le choix, ils savent qu’ils  passeront plusieurs nuits à la belle étoile. En fait, ils ne savent rien de ce qui les  attend. Célestine et Victor se reposent entièrement sur Tomykh. Ils trouvent aussi quelques flèches et des outils, des haches dont les manches  n’ont pas brûlé et des couteaux qu’ils glissent dans leurs sacs. Les haches sont  attachées à chacune des selles. Tomykh fait un détour par les champs afin d’éviter que ses compagnons ne  revoient la terrible scène des cadavres brûlés dont les corbeaux ont arraché les yeux. Environ deux heures plus tard, les amis retrouvent la route à l’extérieur du cercle  de l’incendie. Tomykh arrête son cheval et descend de selle, imité aussitôt par ses  compagnons. Ils restent debout au milieu de la route, tenant les rênes de leurs  montures. Tomykh regarde ses deux amis en silence, comme s’il jaugeait leur  capacité à entendre ce qu’il a à leur dire. Victor pleure silencieusement, mais Célestine reste impassible, les yeux dans le  vague. « Nous sommes maintenant seuls au monde, leur dit-il. J’ai vu des loups en rêve  et ils m’ont dit d’aller vers la montagne Blanche, que notre destin nous attend là-bas.  Si vous voulez venir avec moi, j’en serai très heureux. Je vous ai dit que je resterais  avec vous si un grand malheur arrivait. Ce grand malheur est arrivé. C’est maintenant à votre tour de me dire si vous voulez rester avec moi. Victor regarde sa sœur qui ne semble pas avoir entendu Tomykh. — Nous irons avec toi partout où tu voudras aller. J’ai peur pour Célestine, elle n’a  pas dit un mot depuis que nous sommes arrivés aux fermes.  — Elle va se remettre, c’est le choc qui l’a rendue insensible. Au moins, elle ne  souffre pas durant ce temps-là », dit Tomykh. Tomykh s’approche de Célestine et de Victor, il leur prend les mains qu’il serre  dans les siennes. « Nos vies sont maintenant attachées l’une à l’autre. Nous sommes frères et sœur  pour la vie », déclare le garçon. Victor, en entendant ces mots, s’approche de Tomykh et le prend dans ses bras. Ils attirent Célestine contre eux en pleurant tous les deux. Le jour se meurt graduellement, le soleil tombe derrière les grands arbres noircis par les flammes. Sur la route, trois enfants marchent en silence, suivis de leurs chevaux. Ils ont vécu l’horreur, horreur que peu de personnes ont à affronter durant leur vie. Ils vont vers l’inconnu avec une grande tristesse au cœur. Extrait © Copyright Lucien Couture 2009-2011 Contenu en accord avec l’auteur, toute reproduction partielle ou totale est strictement interdite sans une autorisation écrite de Lucien couture