Rose

Cher lecteur et chère lectrice,

Le texte qui suit faisait partie du tome I de Le retour de l’Épervier noir. Mon but, en écrivant ce chapitre, était de montrer la rencontre de Joël, le père de Jiulian, avec Rose. Ce texte, comme plusieurs autres, fut refusé par l’éditeur. J’ai pensé qu’il valait la peine de vous être présenté. Vos commentaires, comme toujours, seront appréciés.

 

Rose

Lorsque leurs regards se croisent à cette foire, Joël est ébloui. Sa façon presque effrontée de le regarder, derrière sa table, le fige sur place. Il avance timidement vers la jolie jeune femme et elle lui dit avec un sourire engageant:

— Holà, étranger, n’achèteriez-vous pas quelque chose pour qu’une honnête jeune fille ne retourne pas chez elle ce soir avec tout ce qu’elle a apporté ce matin ?

Joël essaie de choisir parmi les bracelets multicolores, les colliers, les pendentifs et les chaînes dorées. Il ne sait que prendre, lorsqu’il aperçoit un collier qui semble unique. Il le prend pour l’admirer.

— Mais, vous vous y connaissez en bijoux! S’exclame la jeune vendeuse. Votre bien-aimée sera heureuse de se le voir offrir, c’est une pièce de grand prix !

— Je veux impressionner une jeune fille et je pense que seulement ce collier peut le faire, tellement elle est jolie.

— Je vous préviens, cette pièce est chère!

Après l’avoir payée, Joël se dit, qu’en effet, cette pièce est très chère. Mais qu’à cela ne tienne, il a été en campagne pendant plus de trois ans sans interruption et n’a rien dépensé de sa solde. Il peut bien se permettre cette folie. D’autant plus que la jeune femme est extrêmement attirante, avec un air désinvolte tout à fait irrésistible. Elle lui rend quelques pièces d’argent et de cuivre qu’il met dans sa bourse. Il tend la main pour prendre son achat, la jeune femme resserre fermement la sienne.

— Je dois le mettre dans un carré de toile fine! Que dirait l’élue de votre cœur si vous arriviez avec un si beau collier dans un vulgaire tissu de drap? Elle est chanceuse d’avoir un amoureux tel que vous; généreux, beau et fort. Il ne fait aucun doute que cette personne est la femme la plus heureuse de la terre! Termine-t-elle avec  un sourire moqueur.

— Mais, mademoiselle, je vous dis que je n’ai pas besoin de…

— Tutt tutt! Laissez-moi faire, ça ne prendra que quelques minutes.

Joël n’a pas le choix, il doit laisser la jeune femme en faire à sa tête. Il se trouve sous l’emprise de cette jolie campagnarde lui, le vaillant éclaireur de l’armée baldéenne. Il attend, penaud, que la jeune vendeuse termine ce qu’elle a commencé. Il la regarde à la dérobée, son cœur bat la chamade. Après quelques minutes, elle lui tend un joli paquet, souriante  et fière d’elle. Il s’apprête à prendre l’objet, mais elle le retient un peu, de sorte que leurs doigts s’effleurent. Elle rougit et le laisse prendre le cadeau qu’elle a préparé pour lui. Le prenant délicatement, il le regarde avec admiration; elle l’observe, heureuse de le voir satisfait.

— Mademoiselle…Sans dire un mot de plus, il sort le collier de l’emballage et le tend à la jeune femme qui ne semble rien comprendre à ce qui se passe.

— Mais, qu’est-ce que vous faites ?

— J’ai essayé de vous le dire, je n’ai pas de bien-aimée. Veuillez accepter ce collier en hommage d’admiration d’un soldat qui a été longtemps absent de son pays.

— Un simple bonjour aurait été moins coûteux!

En entendant cela, Joël éclate de rire! La jeune femme le regarde fixement et, tout à coup, réalise le comique de la situation. Elle rit à son tour. S’approchant d’elle, il lui tend la main qu’elle prend. Ils rient ensemble pendant un moment, puis elle retire prestement sa main en rougissant, ne sachant plus quelle contenance prendre.

— J’aimerais vous revoir, mademoiselle. Si vous voulez, je peux me présenter à votre père.

— Revenez demain ici même. Si vous achetez quelque chose d’aussi beau, nous pourrons bavarder un peu. Reprenez ce collier, la plaisanterie est de mauvais goût. Ce n’est pas bien d’essayer de tourner une innocente jeune femme en ridicule.

Sur ce, la jeune femme s’en va rapidement après avoir rangé ses affaires sans dire un mot de plus. Joël la suit longuement des yeux, ne comprenant rien à ce qui se passe. Il est là, ne sachant que penser ni que faire. Les gens passent près de lui, le regardant d’un air entendu. Il s’aperçoit qu’il est le centre d’attraction. Il enfouit le collier dans sa poche et se met à marcher sans but précis. La plupart des étals étant fermés pour la nuit, il décide de retourner à son auberge. Marchant d’un pas alerte, il sifflote et se sent d’heureuse humeur. Il se promet bien de revenir, afin de revoir cette jolie jeune femme. Il se rend compte, tout à coup, qu’il ne connaît même pas son nom; il a oublié de le lui demander. Il faut qu’il répare cet oubli dès ses premières paroles à la jeune vendeuse le lendemain. Le jour suivant, c’est le cœur battant qu’il se rend vers le lieu de la foire. Ce sera la dernière journée. Un feu de joie doit clôturer la fête annuelle du comté. Le comte de Vimal lui-même donnera le coup d’envoi des festivités. Un buffet champêtre sera offert à tous ceux qui se présenteront. Des danses suivront le repas et tout le monde pourra s’amuser librement. Si la jeune femme de l’étalage accepte de venir avec lui à la fête, il sera l’homme le plus heureux du monde. Il ne porte pas son uniforme ni son sabre, ce matin-là. Il n’aime pas se promener en armes quand il est en permission. Trop de soldats et d’officiers se pavanent avec leur uniforme rutilant et leurs armes dans les villes ou les villages où ils sont de passage. Il trouve que c’est chercher à se couvrir d’une gloire non méritée et considère cela comme une comédie. Linkh lui disait toujours qu’un homme qui a besoin de montrer sa puissance n’en a aucune. Que c’est préférable de passer inaperçu que de se pavaner avec vanité pour impressionner la galerie. Joël a bien retenu cette leçon et jamais il n’a tenté de tirer parti de ses exploits. Cela aurait été facile pour lui, car il s’est littéralement couvert de gloire durant ces quelque douze années au service de la Baldée et du roi Gaidal. En arrivant sur le terrain de la foire, il remarque plusieurs militaires arborant un sabre à la ceinture, bombant le torse et marchant fièrement, la tête haute. Il rit doucement en voyant ce spectacle. Un de ces soldats de pacotille, comme Linkh aimait les appeler, semble se prendre pour le roi lui-même. Il avance, regardant autour de lui comme s’il s’attendait à ce que l’on se prosterne sur son passage. Il doit mal connaître les habitants de la région et il n’est sûrement pas du pays, car il saurait que ces braves gens sont d’une grande fierté et se tiennent debout même devant le roi. Cet individu se fait un malin plaisir à rester dans le centre de la piste pour attirer tous les regards vers lui. Joël trouve son manège amusant, il sait qu’avant longtemps un travailleur ou un fermier se fera un plaisir d’accrocher du coude ou du coin de sa charrette ce paon hautain. Il préfère laisser faire et regarde plutôt les étalages qui se trouvent autour de lui. Il y a toutes sortes de choses exposées au regard des gens. Tout ce qu’on peut souhaiter, et plus. Des plats, des pots, des chaudrons de toutes sortes. Certains en terre cuite, d’autres en étain ou en cuivre. Il voit des pièces qui feraient honneur aux cuisines du roi lui-même! Il approche de l’étalage de la veille, lorsqu’il entend des éclats de voix. Il avance rapidement et son sang ne fait qu’un tour lorsqu’il aperçoit le soldat de pacotille qui tient la jeune femme par les cheveux et lui crie des insultes. Des hommes accourent pour lui prêter main forte, mais Joël arrive sur place le premier. Il met la main sur l’épaule de l’individu et lui dit :

— Mon bon ami, il y a sûrement erreur, vous ne voulez pas faire de mal à cette jeune femme, vous, un gentilhomme!

— Mêle-toi de ce qui te regarde, paysan! riposte le déplaisant personnage. La chienne m’a insulté et elle va payer. Elle va apprendre à respecter un officier de l’armée d’Aramie!

— Il s’agit d’un malentendu. Laisse la jeune femme, je t’offre un verre de vin pour te montrer ma considération, suggère Joël.

La main de Joël n’a pas quitté l’épaule de l’individu. Celui-ci lâche la chevelure de la jeune vendeuse dont les joues sont couvertes de larmes. Il porte la main à son sabre. Joël, n’étant pas armé et voyant que son adversaire ne veut rien entendre, esquisse un sourire et attend que l’épée soit complètement sorti de son fourreau. Il a déposé le cadeau qu’il veut offrir à la jeune femme sur le bord de sa table. D’un coup rapide de sa main droite, il frappe avec force le poignet de son opposant et l’arme s’envole. Ensuite, il laisse ses réflexes agir. Quelques secondes plus tard, l’individu est par terre, le sang lui coulant du nez. Autour de la petite table, on entend des rires et des commentaires de toutes sortes. Quelques minutes plus tard deux miliciens arrivent au pas de course. Le soldat est maintenant debout et se tient le nez, du sang coule entre ses doigts.

— Tu m’as brisé le nez, sale paysan! Tu vas payer cher cette insulte, menace l’officier.

— Tu n’es pas un officier digne de ce nom si tu t’en prends à une jeune femme sans défense, rétorque Joël.

— Elle m’a insulté! Elle m’a traité de fanfaron et elle doit être punie.

Un des miliciens s’approche et s’enquiert de l’incident.

— Quel est votre nom?

— Mon nom est Rose, je loue cet emplacement du Comte de Vimal pour la durée de la foire. Je m’occupais de servir une femme quand cet homme s’est approché et m’a fait des propositions mauvaises. Alors, je lui ai giflé sa face laide de fanfaron effronté!

Les badauds s’esclaffent en entendant les paroles de la jeune vendeuse.

— Vous voyez, elle avoue. Je veux qu’on la mette en prison et qu’elle soit jugée pour insulte et attaque sur la personne d’un officier du roi.

— Votre nom, monsieur? demande le milicien.

— Je suis le capitaine Néos. Je suis en route vers Aramal et je me suis arrêté dans votre minable village pour me reposer quelques jours.

Joël, voyant que le milicien semble hésiter, dit :

— Il a sorti son sabre et a tenté de l’utiliser contre moi et comme vous voyez, je ne suis pas armé. Ceci est une offense punissable par la loi.

Le gardien se tourne alors vers le capitaine Néos.

— Je crois qu’il serait préférable pour tout le monde que vous poursuiviez votre route, Capitaine. Nous célébrons une fête importante ce soir et nous ne voulons pas de bagarres. Nous allons vous accompagner à l’auberge.

— Et vous, qui êtes-vous? dit le milicien, se tournant vers Joël.

— Je suis le capitaine Joël Grédi; je suis originaire de ce comté, mais je l’ai quitté depuis longtemps pour aller servir dans l’armée. Il y a près de quinze ans que je suis parti.

En entendant ces mots, Néos a un mouvement de recul. Rose, elle, regarde Joël d’une façon différente, elle a une lueur d’intérêt dans le regard. Le milicien esquisse un sourire. Il se tourne vers le fanfaron.

— Je crois vraiment, Capitaine Néos, que vous devriez reprendre immédiatement votre route vers Aramal. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive malheur. Vous venez de vous faire une mauvaise réputation dans notre village. Les gens d’ici n’aiment pas les aventuriers qui veulent s’en prendre à leurs filles ou à leurs femmes.

Tout autour, des badauds se sont assemblés, de plus en plus nombreux. Des commentaires fusent de toutes parts.

«Avez-vous vu comment il l’a désarmé? Ce doit être un guerrier formidable!»

«Il est de la région, je connais sa famille!»

«Il faudrait le dire au comte, il le connaît sûrement!»

«As-tu vu, ma chère, comme il est beau et fort?»

«Mais non le comte ne connaît pas ce colonel. Il l’a dit lui-même, il est parti en mission spéciale pour le roi depuis de nombreuses années!»

«Il n’est pas colonel, voyons, il est général! Il ne porte pas son bel uniforme pour ne pas être reconnu.»

Pendant ce temps, Néos s’éloigne rapidement. Dès qu’il est hors de vue, il bombe de nouveau le torse et marche comme s’il était en parade, de retour d’une importante victoire dont il est le seul responsable. Joël s’est approché de Rose.

— Comment puis-je vous remercier? Heureusement que vous êtes arrivé, confie-t-elle.

— Acceptez de venir à la fête avec moi, ce soir. Vous me feriez extrêmement plaisir.

— Et votre fiancée?

— Je n’ai pas d’amoureuse!

— Et ce collier que vous avez acheté hier? demande Rose.

— Acceptez-le, je vous en prie. Mon intention était déjà de vous l’offrir.

Elle rougit de la racine des cheveux jusqu’à l’ouverture de sa robe blanche qui laisse voir le début de sa poitrine.

Joël éprouve de la difficulté à concentrer son regard sur les yeux de la jeune femme, mais il ne veut pas qu’elle le prenne pour un aventurier.

Les badauds sont encore là et observent la scène d’un œil intéressé. Les femmes présentes sourient d’un air complice.

— Mais qu’attendez-vous tous? Vous ne voyez pas que le capitaine et moi sommes en conversation. Allez, ouste, déguerpissez!

Sa voix sévère contraste avec le sourire qui orne ses lèvres.

— Non, dit Joël, en s’adressant à la foule. Faites-vous tous un devoir d’acheter quelque chose de Rose. Elle a vécu des moments très pénibles et si vous l’aidez à vider sa table, elle pourra aller se reposer plus tôt pour venir avec moi à la danse ce soir. Allons, faisons un effort !

Il ne faut que quelques minutes pour que les bracelets, les colliers et toutes les parures exposés sur la table soient vendus. La jeune femme arbore un large sourire de joie. Quand le dernier client est parti, Joël s’approche et lui dit.

— Maintenant, acceptez ce cadeau? Je n’ai personne d’autre à qui l’offrir.

— Très bien, je l’accepte.

 

 

La suite se passe comme dans un rêve pour la jeune femme. Elle accompagne le capitaine à la danse et ils sont les invités du Comte de Vilmar qui a été mis au courant de ce qui s’est passé plus tôt à la foire. Ils se voient presque à tous les jours durant les semaines qui suivirent. Rose, étant orpheline, n’a pas de dot C’est donc facile pour Joël de convaincre sa tante de raccourcir la période habituelle de fréquentation. Joël s’absente pendant un mois pour aller à Nébuy, son village natal, situé plus au sud, aux limites du comté. Là il y reprend la petite ferme de son père qui avait été confiée à des voisins depuis la mort de ses parents. À son retour, son mariage avec Rose est célébré à la ville et le Comte de Vilmar tient à officier lui-même la cérémonie. Joël est devenu un homme important. Sa jeune épouse fait l’envie de toutes les jeunes femmes de la ville. Plusieurs lui en veulent d’avoir attiré les regards du beau militaire.